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Naples, ville réfractaire à l'ordre bourgeois (D. Fernandez)

 

 

Si le baroque m'a conquis aussi vite,

c'est d'abord dans la rue...

Dominique Fernandez

 

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La vraie Naples se tapit dans les boyaux obscurs de Spaccanapoli...

 

Immédiat, omniprésent, assourdissant, répercuté dans les couleurs du marché, dans les cris de la rue, dans le tohu-bohu et le vacarme d'un labyrinthe de cours, de venelles, de grottes, de souterrains, le baroque nous saute ici à la gorge. Tout, à Naples, ville réfractaire à l'ordre bourgeois, est baroque : les quartiersspaccanapoli bourboniens de Spaccanapoli, populaires de Toledo et de la Sanità, aristocratiques de Pizzofalcone et de Chiaia, la centaine de palais, les 257 églises, les 57 chapelles réservées aux vêpres, les 182 chapelles de confréries, les 52 monastères d'hommes, les 24 couvents de femmes. Mais d'abord le sentiment même de la vie, la fragilité psychologique des habitants, la mémoire héréditaire des éruptions volcaniques et des tremblements de terre, la peur de la mort, la gesticulation, la théâtralisation de chaque moment de l'existence. Il n'y a pas jusqu'au système économique des Napolitains, ce refus de mettre de côté, cette avidité à jouir tout de suite, cet état permanent de crise et de rupture, cette insécurité voulue autant que subie, qui ne trahisse leur goût du précaire, de l'instable, du labile. 

                                                                                                                                                                             Spaccanapoli

 

 

Le hasard, jadis, m'avait amené à Naples, lorsque, imbu de culture française et victime d'une éducation puritaine, j'étais encore hérissé de préjugés contre l'art et la civilisation baroques. Emphase, enflure, perversion du goût, bâtardise, c'est ainsi qu'on jugeait à Paris, il y trente ou quarante ans, les siècles de Bernini et des frères Asam. Une condamnation à la fois esthétique et morale, qui visait aussi bien l'exubérance des formes que l'excès de la dépense. Au début de mon séjour à Naples, qui dura sept mois, ces préventions m'empêchèrent d'apprécier la beauté de cette ville. Puisque c'était fastueux et hors de toute mesure, ce ne pouvait être que de qualité inférieure.

 

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Bernini et l'un des frères Asam

 

Je m'obstinais à me promener le long de la mer et à contempler la baie, sans me rendre compte que la vraie Naples tourne le dos au rivage. Il mare non bagna Napoli, selon la formule de la romancière Anna via_tribunaliMaria Ortese. La vraie Naples se tapit dans les boyaux obscurs de Spaccanapoli et de Montecalvario, via dei Tribunali et via Arena, piazza del Mercato et piazza Dante. J'avais trouvé à me loger dans le magnifique palais Cellamare («Ciel et mer»), qui marque la frontière entre la Naples aérée, maritime et bourgeoise des quartiers plus européens, et la Naples touffue, étouffante, orientale des quartiers baroques. En sortant, je me dirigeais à droite vers les pins de la riviera di Chiaia, les beaux jardins en bordure de la mer et les effluves balsamiques du large. Bientôt, cependant, l'autre côté m'attira, la via Chiaia, Toledo, la ville bourbonienne, le dense et gluant glacis d'entrailles enchevêtrées.

 

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Je ne fus pas long à être saisi, séduit, ravi. Grâce à l'amitié de quelques Napolitains qui me servirent d'initiateurs, grâce aux soirées d'opéra au San Carlo, àsancarlo_1 force de flâner et de regarder les gens autour de moi, en constatant que leur manière de vivre, inconcevable pour un Français, les rendait plus heureux en eux-mêmes, plus amusants pour les autres, plus riches de vitalité et de drôlerie, je compris que j'étais entré dans un monde nouveau, sans rapport avec celui que j'avais connu, et qui m'apportait des émotions, des plaisirs, un bonheur jusqu'alors interdits. Si le baroque m'a conquis aussi vite, c'est d'abord dans la rue, par la rue, par les cris et les gestes de la rue, par le spectacle de la fête permanente qu'est la rue napolitaine. Une ville-théâtre, agitée, fiévreuse, volubile, et qui s'est créé en harmonie avec l'idiosyncrasie de ceux qui l'habitent, un décor architectural lui-même bouillonnant.

Dominique Fernandez, La perle et le croissant. L'Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg,
Terre humaine, Plon, 1995, p. 9-10

 

 

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 Dominique Fernandez

 

Gianlorenzo BERNINI (1598-1680)

Cosmas Damian ASAM (1686-1739)

Egid Quirin ASAM (1692-1750)


 

 

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Place et église du Vieux Marché